Vase "Epure" en biscuit, de la collection "MAT" auto-édité par l'artiste avec un artisan de Limoges.
Décor de traits et de chiffres
2009
H: 42 cm
"Epure’" bisque vase, from the ‘MAT’ collection, self-published by the artist in collaboration with a craftsman from Limoges.
Decorated with lines and numbers
2009
H: 42 cm
Ruth Gurvich ne produit pas de façon addictive. Elle « construit » le papier, en partant généralement d’une simple feuille, qu’elle découpe, plie et rassemble selon un plan calculé avec précision. En véritable architecte, elle ne laisse rien au hasard, jusqu’à son choix du papier, soyeux, doux et absorbant, fabriqué à partir de fibres de coton. Elle fixe ensuite ses modèles pliés à la colle à papier, ce qui crée des tensions, des plis et des joints conférant solidité et structure. Elle doit parfois réaliser jusqu’à 20 modèles avant de trouver les découpes adéquates, la courbure parfaite et la symétrie la plus épurée. Pourtant, ses objets semblent aussi délicats que s’ils avaient été pliés intuitivement dans la matière, du bout des doigts. Dans son perfectionnisme, l’artiste-designer est consciente du charme imparfait de son matériau de prédilection.Ruth rêvait depuis longtemps de créer un service en porcelaine à partir de ces maquettes en papier. Dans ses peintures antérieures, on pouvait retrouver déjà des motifs issus de la peinture sur porcelaine chinoise. La transition du papier à la porcelaine a pour autant été une affaire très délicate et patiente. À partir de ces maquettes ultra-fines, Ruth a fait ses premiers prototypes moulés dans un petit atelier de porcelaine artisanal à Limoges. Avec cette première collection intitulée « Mat », elle a obtenu rapidement une reconnaissance institutionnelle importante: l’ensemble des treize pièces uniques étant acquises. en 2009 par le Centre National des Arts Plastiques (CNAP) et exposées en 2010 au Musée des Arts décoratifs de Paris (inv. FNAC 09-245 à O9-257). Le grand vase que je vous propose aujourd’hui à la vente est le plus grand modèle de cette collection « Mat », avec les cotes de construction du volume peintes à la main par l’artiste.
Depuis 2008, ses créations inspirées par le papier sont éditées exclusivement par Nymphenburg (Munich). La collaboration avec des artistes contemporains est une constante de cette prestigieuse manufacture allemande fondée en 1747 (pour repère, Meissen fut créée en 1710, Sèvres en 1740 et la première manufacture Royale de Limoges en 1771). Nymphenburg est donc une des plus anciennes manufactures de porcelaines en Europe, toujours en activité. Ruth Gurvich va connaître avec cette institution de haut niveau un véritable succès d’édition artisanale. Sa porcelaine est devenue aussi délicate que du papier, légère à tous les égards, alliant son sens esthétique lié à l’imperfection et la « fraicheur » de la maquette en papier à une exécution d’une perfection absolue, à toutes les étapes de sa transposition en porcelaine. Très Innovante, cette nouvelle collection avec Nymphenburg - renommée là-bas « Épure » (pour la collection en blanc) et « Lightscape » (pour la collection décorée) - s’est enrichie de formes nouvelles, telle cette théière très sophistiquée, dont je vous propose aujourd’hui deux modèles - l’un en circuit blanc, l’autre émaillé et décoré au pinceau « à la chinoise ». Avec la même précision et le même dévouement que ceux dont ils font preuve pour illustrer les motifs baroques et les figures animales, ils ont suivi les conseils de Ruth Gurvich de ne pas trop « finir » leur décor, de le laisser comme « en suspens » - comme une brume - car Ruth Gurvich voulait faire de cette évocation d’un paysage chinois classique une proposition résolument contemporaine.
L’étude du design et du prototype de la théière a été particulièrement difficile, durant plusieurs mois. Les maîtres artisans de Nymphenburg ont réussi à reproduire sur une forme complexe jusqu’à la structure des fibres et le grain du papier utilisé… Un résultat parfait et précis jusque dans les moindres détails, au point que les frontières entre le modèle et le produit fini s’estompent. Les porcelaines de Ruth Gurvich s’opposent délibérément à l’uniformité impeccable des formes conçues par ordinateur et fabriquées par des machines, et répondent ainsi à une nostalgie de l’esthétique authentique et artisanale que l’on retrouve actuellement de plus en plus chez les artistes et designers contemporains. « Je ne cesse de m’émerveiller devant la façon dont la porcelaine est entièrement fabriquée à la main à la Porzellan Manufaktur Nymphenburg. La complexité du processus et l’ancienneté de cet art sont impressionnantes. Il y a aussi quelque chose de magique là-dedans. Quand on regarde dans un four, où la température atteint 1 400 degrés, on ne voit que du feu rouge et des braises. À l’intérieur, les modèles brillent – ils passent littéralement par le feu et se transforment en magnifiques objets blancs. De plus, la porcelaine et le papier ont plus en commun qu’on ne le pense. (…) La porcelaine a en commun avec le papier sa légèreté, sa couleur et sa texture, sa transparence, Les deux semblent très fragiles, mais pourtant l’un comme l’azures durent à travers le temps et l’histoire humaine. Des services de table et des vases en porcelaine intacts ont été retrouvés au fond de la mer après avoir reposé là pendant des siècles. Du papyrus de l'Égypte antique est aujourd'hui exposé dans les musées. Au Japon, le papier a une longue tradition en tant que matériau – là-bas, il est même utilisé pour construire des meubles et des maisons… » (Ruth Gurvich).